La Mort à nu

Au crépuscule, dit-on, le monde commence à s’agiter. Les restaurants ferment leurs portes quand les bars ouvrent les leurs. La travailleuse de jour ferme à clé derrière elle après une longue journée de travail, alors que, quelque part, la travailleuse de nuit, elle, ouvre ses cuisses à l’inconnu. La nuit, le monde change, le monde bouge. Et la Mort rôde, plus ombreuse que les ombres, plus silencieuse que l’air immobile, aux aguets, prête à se jeter sur la première âme abandonnée au Sort Ultime.

Mais dans une monde où l’immortalité est plus répandue que la syphilis, la Mort hérite d’un travail ingrat, peu reconnu par les trois races majeures, qui – bien qu’elles cherchassent à l’éviter la plupart du temps – n’avaient plus de grands scrupules à s’entretuer pour des raisons triviales. Ce qui arrivait déjà avant l’immortalité pour tous, mais moins.

En résumé, la Mort abattait depuis quelques siècles un travail tuant. Elle ne redoutait pas grand-chose, à vrai dire, puisqu’elle ne pouvait mourir, ne risquait pas de prendre de poids durant la période des fêtes (en raison notamment du fait qu’elle n’avait pas de famille, mais aussi de son absence de chair par-dessus son squelette), et n’avait aucune chance de perdre dans un concours de blagues (la Mort est … à mourir de rire). Mais, tout de même, elle n’aimait pas la surcharge de travail. Comme tout le monde. Et pas question de procrastination dans son métier, parce que bonjour les odeurs.

Et la surcharge de travail, pour la Mort, survient à la fin du mois d’octobre, avant, pendant, et peu après ce que l’on nomme communément « Aiwoween ». Ce jour où les morts sont soi-disant de retour parmi les vivants… Eh bien figurez-vous que dans un monde empli d’immortels, c’est plutôt l’inverse…

Avant que la nuit ne tombe, la Mort dispose de quelques instants de répits, car c’est l’heure de manger, et de l’apéro (surtout). Une heure à laquelle les meurtres sont rares, laissant à la Faucheuse le temps de s’installer dans un bar pour boire une bière, voire même – de temps en temps – de lever une fille qui soit suffisamment bourrée pour ne pas s’apercevoir qu’elle est tombée sur un os (oui, la Mort est un mâle, un mâle nécessaire).

Ce soir-là, si particulier, les enfants humains commencent à se déguiser pour aller récolter farces ou friandises chez leurs voisins des beaux quartiers. Certains se couvrent de draps troués, d’autres de frusques délabrées, de masques, d’ailes ou de cornes. Ils s’agitent, les yeux brillants à la perspective de la tonne de cochonneries sucrées bientôt ingurgitée. Et pendant ce temps, dans les bas quartiers, les malandrins aiguisent leurs couteaux, les voleurs s’échauffent, les pédophiles se lustrent.

Aiwoween est une institution dans le monde d’Aiwo. De Célestia à Ciféris, en passant par Althian, chaque race a ses traditions, et fête le retour des morts de la plus chaotique des manières. Sur les fronts militaires, chaque armée se prépare à une attaque d’envergure. Car c’est un bon jour pour mourir et renaître, et toutes sortes de brigands profitent que les maisons soient vides, et la population dans les rues, pour perpétrer les plus ignobles forfaits.

Ça commence déjà. Au loin, dans une ruelle, une fillette déguisée en démone hurle à la Mort en essayant d’échapper à son agresseur, des voyous flambent des poubelles, mais nul ne s’en soucie. La population boit, se saoule, fume, baise, parie sur les courses d’escargots.

Et la Mort se rhabille. Elle laisse quelques pièces sur la table de nuit, et abandonne là une prostituée avinée. Elle retourne au bar, le temps d’un dernier verre avant que le dernier rayon du soleil n’ait disparu à l’horizon. Pour la première fois en un millénaire, elle jette son dévolu sur un verre d’eau-de-vie, pour se mettre du cœur à l’ouvrage.

Mais quand l’eau-de-vie rencontre la Mort, ça fait des étincelles. Quelle idée, franchement. A peine ses lèvres osseuses trempées dans le liquide transparent, la Faucheuse se sent prise de haut-le-cœur mais elle ne suspend pas son geste et, vlan, cul-sec.

Et la voici qui part travailler d’un pas mal assuré, plus trop certaine si elle fait le tapin ou le ramassage des ordures. Probablement quelque chose entre le deux. En tous cas elle y va. Et c’est ainsi que la Mort partit travailler, beurrée comme une huître, sensation qu’elle n’avait alors jamais éprouvée.

La vue troublée par l’alcool, et l’esprit embrumé, elle tentât vainement de faire la lecture de son agenda du soir. Si elle avait eu des nerfs, nul doute qu’elle aurait fait une crise en essayant de déchiffrer les pattes de mouches de son emploi du temps. Bah ! Tant pis. De toute façon, c’est Aiwoween, et ce soir-là, les gens meurent à la pelle. Il lui suffirait donc de se promener au hasard, et de ramasser les âmes égarées.

Curieuse chose que l’effet de l’alcool sur qui n’y est pas habitué. Plus curieux encore celui de l’Eau-de-vie sur la Mort. Et si le lecteur est attentif et un tant soit peu concentré, il se rendra compte de la parfaite opposition entre ces deux termes. Et c’est donc en toute logique qu’il déduira que la Mort, ce soir-là, a fait l’inverse de son travail.

Enfin non, inverse ce n’est pas le mot exact…

On dit parfois que la Mort fauche au hasard, sans considération du passif de ses victimes. Mais il est vrai aussi que la Mort ne fauche que ce qui est déjà mort. D’habitude. Ce n’est donc pas la mort qui tue, mais le tué qui mord… à l’hameçon… De la Mort. Faut suivre un peu.

En ce soir d’Aiwoween, la Mort s’est donc mise à tuer des vivants, tout en oubliant de faucher les morts. Est-ce ce voile devant ses yeux qui l’empêcha de distinguer les âmes en vie des âmes décédées ? Ou une réaction chimique inattendue entre Vie et Mort ? Peu importe.

Nombreux furent celles et ceux qui, ce soir-là, moururent alors qui devaient vivre, et vice-versa. Une façon aussi de rétablir, le temps d’une nuit, équilibre entre bien et mal. Les assassins furent tués, et les victimes réincarnées. Au prix, bien sûr, du décès de nombreuses personnes qui n’avaient rien demandé et qui ne l’avaient certes pas mérité. Comme ces centaines d’enfants qui gambadaient de porte en porte pour réclamer bonbons et friandises, qui furent accueillis, à la porte justement, par une Mort particulièrement loquace et joyeuse.

Ce fût donc une nuit des plus débridées pour la Mort, qui prit un plaisir incommensurable à ne pas se soucier de ce qu’elle faisait, bien qu’elle le payât dès le lendemain matin avec un mal aux os de tous les diables, une soufflante carabinée de son patron, le Temps, et une crampe terrible au niveau du bas-ventre, à force d’avoir ri et couché avec nombre de ses victimes, qui tentèrent de vendre leurs charmes en échange de leur vie.

Le lendemain fût également une journée d’opulence pour tous les croque-morts survivants, et il y eût pénurie de pierres tombales pendant trois semaines. Un record égalé uniquement lors du retour sur Althian des Légions Cifériennes et de l’Empire Céleste.

Depuis, la Mort a cessé de picoler, mais elle s’offre régulièrement une vie ou deux pour elle-même, histoire de pouvoir baiser sans payer.

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Par Selvaria

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